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1er post du bloggeur invite Pedro Monaville

Sur le terrain kinois

Où ancrer ces notes de terrain ? Mon travail sur l’histoire du mouvement étudiant congolais des années 1960 m’a emmené dans de nombreuses villes du Congo, dans d’autres pays africains, en Europe et aux Etats-Unis. Les dépôts d’archives visités et interviews réalisés dans ces différents endroits délimitent sans doute, en pointillés, les contours d’un terrain de recherche éclaté et multi-situé. Dans ce parcours nomade, Kinshasa occupe cependant une place à part. J’y ai passé, ces deux dernières années, plus de temps que dans tous les autres endroits où j’ai également séjourné ; et, en 2010, pendant toute une année, Kinshasa a constitué la base, que je quittais régulièrement pour des courts séjours de recherche (à Kikwit, Mayidi, Kisangani, Lubumbashi ou Brazzaville), mais vers laquelle je revenais toujours. C’est Kinshasa, plus qu’un autre endroit, qui m’a offert un terrain d’exploration matériel et ethnographique du passé que j’étudie ; et c’est donc sur Kinshasa qu’il me semble juste d’écrire ces quelques entrées de blog. Dans les notes à venir, j’aimerais partager certaines anecdotes sur les rencontres faites lors de mes recherches à Kin. Pour cette première entrée, j’aimerais cependant m’en tenir à l’expérience brute de la ville, et donc mettre en parenthèse le temps de quelques lignes la substance de mon travail : interviews et archives. Les différents séjours dans la capitale congolaise ont été l’occasion pour moi d’observer la ville en mouvement, sur l’air des marteaux-piqueurs et des pelleteuses chinoises. Ces dernières années ont vu surgir les trottoirs du boulevard du 30 Juin, les nouveaux tronçons de routes macadamisés jusqu’à Ndjili et Selembao, la fontaine de la place de la gare, la statue de Kasavubu ou encore les lumières du Boulevard Triomphal. Accentuée lors du Cinquantenaire de l’indépendance, et plus récemment dans l’ambiance du lancement de la campagne électorale, la politique des « cinq chantiers » n’en a pas moins été objet de débats et contestations. Nombreux sont les Kinois qui ont pris la rhétorique du « Congo plus beau qu’avant » au sérieux, et mettent en relation ses promesses et ses réalisations. Alors même que régulièrement de nouvelles tours de logements ou de bureaux enrichissent le skyline du centre-ville, on entend régulièrement des plaintes sur l’abandon du «  6e chantier » (le chantier du ventre), ou des récriminations sur l’éternelle ponctuation des coupures et des délestages. L e temps passé à Kinshasa ces deux dernières années m’a offert une exposition unique aux « cinq chantiers », devenus une machine à paroles politiques fascinante et révélatrice des défis du « Congo de demain ». Habiter la ville, la quitter et y revenir, m’a aussi permis de mieux saisir la dynamique propre à Kinshasa. Alors que je ne travaille directement ni sur la culture kinoise ni sur l’espace urbain, j’ai acquis et développé toute une série de savoirs pratiques et de connaissances réflexives sur la ville qui sont devenus plus que des à côtés de mon travail sur le mouvement étudiant. La fréquentation répétée du campus de l’Université, des centres d’archives et bibliothèques, mais aussi des églises, des ministères, de la télévision nationale et des sièges de journaux, et d’une multitude de parcelles d’habitation informe désormais profondément mon approche d’historien. Kinshasa offre le panorama des effets du pouvoir, à saisir dans leurs manifestations matérielles et immatérielles. Alors que la masse des documents administratifs produits sous la Deuxième République a disparu ou reste inaccessible aux chercheurs, l’expérience des registres à signer, des sentinelles, des protocoles, du temps passé dans les salles d’attentes, des rendez-vous annulés, ces routines et ces usages sont devenus pour moi l’archive vivante (bien que difficile à manier) des bureaucraties coloniales et postcoloniales qui constituèrent le décor dans lequel l’histoire que j’écris s’est déroulée. Des vêtements aux pièces de mobiliers, de la peinture sur les murs aux séances de salut au drapeau, des ascenseurs en panne aux toilettes « privatisées », une foule de traces matérialisées ou incarnées du passé ont pris peu à peu sens au cours de mes explorations ethnographique des ruines, débris, et permanences de l’Etat moderno-mobutiste. Cette expérience quotidienne des routines bureaucratiques et la fréquentation de ces lieux de pouvoir m’ont offert un cadre où situer et visualiser l’histoire récente du pays. Cependant, ce sont les déplacements entre ces différentes scènes ethnographiques qui ont constitué pour moi la réalité encore plus concrète et immédiate de mon travail de terrain à Kinshasa. Pendant la plupart de mes séjours dans la ville, j’ai été « à pied », et donc confronté au défi, tous les jours renouvelé, de se déplacer en taxis, taxi-bus, et taxi-motos d’un lieu à un autre. Naviguer le système des transports urbains constitue peut-être la meilleure école pour se former une carte mentale de la ville, se familiariser à la culture kinoise, et comprendre le quotidien de la majorité des habitants de la capitale, le commerce particulier entre les sexes et les générations, le jeu des distinctions qui passe à travers le langage et les modes de présentation de soi. Les « transports », ce sont les embouteillages, les bousculades pour ne pas passer des heures à attendre entre deux véhicules à Victoire, Bon-Marché, ou sur le Boulevard, la vigilance pour éviter de se retrouver piégé dans un faux-vrai taxi conduit par de vrais-faux policiers, l’habilité à ne pas déchirer son pantalon sur le clou d’un banc en bois posé à l’arrière d’un ancien véhicule d’une compagnie de téléphone allemande transformé en taxi-bus. Ce sont aussi la sueur partagée dans le silence d’un embouteillage interminable, les prêches sonores d’un passager qui s’improvise pasteur, les interpellations auxquelles il faut sans cesse répondre. Circuler à Kinshasa n’a pas été une expérience de promeneur pour moi, pas plus que de dérives psychogéographiques, mais plutôt une course permanente pour se rendre le plus rapidement possible d’un point A à un point B. Pourtant, une fois à bord d’un taxi, le temps se trouve souvent suspendu et c’est là plus qu’ailleurs qu’on assiste au spectacle halluciné de la ville. Se déplacer à Kinshasa, aller des archives de l’université sur le campus au domicile d’un ancien ministre de l’éducation de Mobutu à Binza, ou de la Télévision Nationale jusqu’à une école célèbre des Jésuites, c’est toujours prendre conscience des décors signifiants pour l’histoire de la ville et du pays auxquels on accède rarement, comme les camps militaires, ou qui sont plus difficilement saisissables, comme l’ancienne zone neutre qui séparait la ville coloniale des cités ; c’est apercevoir, derrière toutes les strates ultérieures (murs de protections, boutiques construites en façade et terrasses diverses) , la ville des années cinquante et soixante qui reste finalement relativement inchangée ; c’est aussi traverser tout le reste qui a surgi dans les espaces autrefois vides, les nouveaux quartiers « anarchiques » comme à Mbanza Lemba ou Kingabwa ou planifiés ou semi-planifiés comme à Ngaba ou Kimbanseke et la foule qui les habitent. Tout cet en-dehors des archives, tout ce superflu, toutes ces couches où le passé se laisse plus facilement deviner ou celles où il est à peine déchiffrable, toutes ces expériences, ces temps morts, ces petites choses du quotidien, tout ce terrain de jeux, d’expériences, et de recherches kinois, tout cela finalement en est venu à constituer le socle nécessaire de ce qui, je l’espère, sera une contribution à l’histoire du présent. Pedro Monaville /Candidat au Doctorat- Département Histoire. Université du Michigan.

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