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Field notes

« Au-dessous du volcan », rencontres littéraires de Goma, 14-16 juin 2018. 1ière partie

 

Maëline le Lay (CNRS/IFRA-Nairobi):

Clin d’œil à Malcolm Lowry, hommage aux Grands Lacs viale volcan Nyiragongo qui surplombe le lac Kivu entre Congo et Rwanda, la première édition des rencontres littéraires de Goma, organisées en juin 2018 par l’Institut français de Goma, s’est tenue trois jours durant à Goma sur le thème « écrire le conflit ».

Six écrivains invités (de France, Belgique, Canada, RD Congo, Rwanda, Burundi), douze écrivains sélectionnés pour participer aux ateliers d’écriture (venant des Kivu, du Rwanda et du Burundi), trois jours de discussions et d’ateliers d’écriture qui se sont tenus à l’Institut français et sur l’île de Cheguera, Lac Kivu.

Deux des participants – Parfait Nzeyimana de Bujumbura et Charly Mathekis de Butembo – nous racontent leurs impressions[1].

 

Les effluves du Nyiragongo

Par Parfait Nzeyimana et Charly Mathekis

Si la lecture est une nourriture pour l’esprit, l’écriture est le champ où on cultive cette nourriture, tandis que l’écrivain est le fermier qui sème et entretient le champ. La rencontre littéraire baptisée « Au-dessous du volcan » organisée par l’Institut Français (IF) de Goma a mis en exergue l’importance pour l’écrivain des Grands Lacs de prendre la parole. Rappel a été fait  aux écrivains en herbes invités sur la place du conflit dans l’œuvre littéraire. C’était également l’occasion de s’imprégner des lettres marinées dans les saveurs locales des écrivains confirmés.

Ils étaient de nationalités différentes à converger vers la ville de Goma, les amoureux des lettres du Burundi, du Rwanda et de la RDC, mais aussi en provenance des pays lointains comme la Belgique, la France, le Canada. Une occasion de se côtoyer, s’apprécier et discuter à bâtons rompus de la place du conflit dans leurs œuvres, entre autres.

Écrire les Grands Lacs, depuis le terroir ou l’exil ?

Les écrivains du terroir, sont-ils ceux qui sont à même de mieux transcrire les couleurs locales dans les œuvres littéraires ? Ou faut-il un certain recul pour pondre une œuvre magnifique comme Sans capote ni kalachnikov ? « Le fait de me trouver au Canada au moment où j’écrivais m’a donné, une certaine distance pour l’aborder, peut-être avec plus d’apaisement (…) », a indiqué Blaise Ndala, l’auteur de ce roman lors de tables rondes organisées à l’IF Goma. Par ailleurs il a précisé que, écrivain de la diaspora ou pas, quand on vient de l’Afrique, on n’échappe pas à l’obligation de prendre la parole. Mais pour autant, quel est cet acharnement que mettent certains écrivains africains à la peau noire à dire : « Mais non je ne suis pas un Africain, mais un écrivain africain ?, s’est interrogé M. Ndala. À ce sujet, l’écrivain Jean-Pierre Orban, auteur de Toutes les îles et l’océan, a un point de vue bien tranché. Lui qui possède une certaine affinité avec l’Afrique pour y avoir vécu un certain temps, s’insurge contre les histoires-clichés véhiculées par les œuvres des écrivains d’ailleurs. « Je n’en peux plus des récits qui vous racontent l’Afrique et qui vous racontent le Congo quand ils viennent de l’extérieur », a-t-il asséné à l’auditoire lors des tables rondes.

Musomandera, la dignité

DansLe Livre d’Elise, Élise Rida Musomandera, cette dame rescapée du génocide rwandais, nous parle avec modestie et pudeur des tribulations de son peuple. Elle a gratifié l’auditoire de sa dignité, de sa sérénité et de sa réserve. Combien cela doit être difficile de conter une histoire aussi terrible que la sienne ? Et en même temps, qui d’autre qu’elle pourrait mieux raconter cette épreuve tragique que son peuple a vécue ? L’écriture s’impose parfois à certains et certaines de ceux qui en ont réchappé. Elle devient comme un remède pour aider la société à cracher le venin puis à se réconcilier avec elle-même. Peut-être peut-on mieux comprendre Mme Musomandera à travers la phrase prononcée par Joëlle Sambi, écrivaine belgo-congolaise, lors des ateliers d’écriture : « Si j’écris, c’est pour ne pas avoir à parler ». Peut-être que c’est cela qui pourrait aider la sous-région à se retrouver, se rassembler et aller ensemble à l’essentiel. L’écriture, une thérapie ? Si elle peut aider, pourquoi s’en priver ? Dans les Grands Lacs, comme l’a si bien dit Roland Rugero, écrivain burundais auteur de Baho !, la parole qui peut sauver, peut être aussi létale. Si l’écrivain n’en fait pas une arme de vie, d’autres peuvent en faire un usage malsain et criminel.

 Sans capote ni kalachnikov, un roman de plus sur l’enfant-soldat ?

L’histoire de la sous-région est rythmée par des guerres, des massacres, des génocides, des conflits liés à la gestion des terres mais aussi aux ressources naturelles. Blaise Ndala sait nous plonger dans le chaudron des querelles intestines qui déchirent nos pays mais avec le regard neuf, naïf peut-être, de ses personnages. Mais comment écrire un roman sur l’enfant-soldat après le chef d’œuvre d’Amadou Kourouma ? M. Ndala l’accepte, Sans capote ni kalachnikov est un roman sur les enfants soldats non parce que la question de l’enfant-soldat comme telle le taraudait, mais parce qu’elle lui semblait offrir un point de vue intéressant sur la situation viales personnages de Petit Ché et Fourmi Rouge, son cousin, ex-kadogos démobilisés. Par ailleurs, n’écrit-on pas toujours sur la Shoah qui a eu lieu il y a plusieurs décennies et où l’on pourrait considérer que tout ou presque a été dit ? Si un écrivain trouve encore de la sève ou du poil à gratter, pourquoi ne pas s’en servir ?

Écrivains et résilience

Ils sont impressionnants quand ils jouent un opéra, ces Gomatraciens ! Ces jeunes chanteurs lyriques de la chorale d’Ami Fidèle que les écrivains réunis à cet événement ont eu la chance d’écouter entre deux sessions d’écriture[2]! L’art leur a inoculé la résilience devant l’adversité. Comme quoi l’art trouve toujours un moyen d’inventer la vie sur les cendres du désespoir. Ils sont parvenus à panser les plaies que le volcan Nyiragongo leur a infligées en 2002. Comment l’écrivain, par sa seule plume, peut-il, à son tour, faire reculer les coulées de boues ardentes et incandescentes du Nyiragongo, symbole des adversités subies de part et d’autres des lacs Kivu et Tanganyika, pour redonner à ses congénères le goût des beautés de la vie ?

 

Nyiragongo majestueux, inspirant

Écrire d’ici ! Lire de nous ! C’est une préoccupation qui taraude les écrivains locaux confirmés qui sont conscients que la littérature doit reprendre ses lettres de noblesse dans la région. Les rejetons de Vumbi-Yoka Mudimbe rêvent de chanter pour amadouer le Nyamuragira et le Karisimbi, maintenant que le Nyiragongo a ravalé ses flammes de la mort. Ngugi wa Thiong’o, de son temps, se fendait d’un ‘’Decolonizing the mind’’. Et maintenant, où en est-on ?

 

Parfait Nzeyimana

[1]Un ouvrage au titre éponyme est actuellement sous presse aux éditions Sépia (Paris). Il reprendra la totalité des discussions des tables rondes ainsi que les textes des auteurs participants. Voir aussi la vidéo de présentation de l’événement :https://www.youtube.com/watch?v=n_15GkEE7kU&t=21s

[2]Pour en savoir plus sur cet opéra, issu de la résidence voix qui s’est tenue à l’IF Goma en juin 2018, voir : https://www.youtube.com/watch?v=d9lf8DRoLnY

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The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

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