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Field Notes

Enquêter sur les mobilités internes en RDC – Part 4

Annélie Delescluse est Chargée de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et Postdoctorante au Laboratoire d’anthropologie sociale et culturelle (LASC) de l’Université de Liège.

Dans une série de 4 billets, elle revient sur ses premiers séjours de terrain en RDC. La chercheuse arrive à Lubumbashi pour enquêter sur les migrations kasaïennes vers dans l’ex-province du Katanga, un sujet historiquement sensible ravivé par le contexte politique actuel et marqué par des discours ambivalents, entre admiration et rejet des nouveaux arrivés. Sur le terrain, elle fait face à des difficultés méthodologiques (absence de données chiffrées, soupçons de tribalisme) mais découvre que sa maternité facilite les interactions et l’immersion dans la société locale. Ses rencontres, notamment avec des femmes migrantes, révèlent que la précarité économique, les stéréotypes de genre et les stratégies de survie structurent les trajectoires kasaïennes en ville. Enfin, son immersion dans une fédération de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) met en lumière les récits militants et les parcours de mobilité entre les différentes provinces du pays.

[Part 4] Récits de vie dans une fédération de l’UDPS

Le 14 août 2024 est une date gravée dans ma mémoire. Ce jour-là, j’entre pour la première fois dans une petite antenne de l’UDPS. Plus modeste et moins connue que le siège situé place Moïse Tshombe, elle me semble moins intimidante. Je finirai pourtant par y revenir chaque jour pour y mener des entretiens : elle deviendra un véritable quartier général. Il faudra toutefois du temps pour que ma présence cesse d’y susciter la méfiance et que l’on m’y accepte.

Figure 7 : 14/08/2024 « Fédération 1 de l’UDPS Lubumbashi » (photo prise par l’auteure)
Figure 8 : 8/07/2025 « Fédération 1 de l’UDPS, Lubumbashi » (photo prise par l’auteure)

Le premier jour, j’avais éprouvé une sensation d’échec cuisant en sortant de l’UDPS. Alors que je voulais simplement échanger avec des combattants (militants du parti), on m’avait orienté vers des cadres de La Ligue des jeunes (la structure de la jeunesse) qui se montraient naturellement méfiants par à l’égard de ma recherche. Comme j’expliquais que je m’intéressais aux nouveaux arrivés kasaïens à Lubumbashi, ils me coupèrent la parole : l’UDPS rassemblait des militants issus de différentes provinces, à l’instar de Martin Kazembe, Katangais et Président de leur fédération, devenu Gouverneur de la province du Haut-Katanga. Je ne devais pas avoir une lecture « ethnique » de la situation sociale… J’étais gênée d’entendre cela en pensant aux travaux d’anthropologie et d’histoire qui soutiennent que la colonisation a contribué à institutionnaliser les ethnies en RDC (les identités existaient, mais ce sont leurs formes administratives et politiques qui ont été figées et renforcées sous la colonisation). J’étais soupçonnée d’être victime des rumeurs affirmant que les migrants kasaïens se précipitaient vers l’UDPS pour s’enrôler dès leur arrivée dans la province, ce qui n’était pas le cas. Les deux hommes que j’interviewais étaient Kasaïens mais natifs de Lubumbashi. Je tendais l’oreille pour les entendre, car de l’autre côté du mur, nous étions en plein culte évangélique et le pasteur et les choristes semblaient rivaliser dans le micro. En sortant de la fédération, je traînais mon fils recouvert de poussière noire de la tête aux pieds, très content d’avoir pu monter sur les motos des combattants stationnés dans la cour. Je fus alors entourée par un petit groupe de combattants qui m’interpelaient en même temps. L’un d’eux me demanda dans quel but la France avait installé le mouvement rebelle du M23 dans le Kivu et préférait négocier avec Paul Kagamé plutôt qu’avec « Fatshi Béton » (surnom donné au Président de la République Félix Tshisekedi). Un autre me demanda pourquoi je n’avais qu’un enfant à mon âge. Lorsque je lui fis remarquer qu’il ne connaissait pas ma date de naissance, il m’ignora et se tourna vers son voisin pour lui demander si j’étais petite (c’est-à-dire jeune). Mais pour ne pas rester sur une difficulté, je décidai de revenir à la fédération. Je me mis, entre autres, à participer aux réunions de la Ligue des femmes les lundis après-midi. Lorsque je me rendis compte que mon fils chantonnait l’hymne du parti dans la bassine où il prenait son bain le soir, je me dis que l’immersion était bel et bien réussie. Je pouvais proposer des entretiens plus approfondis aux militants.

« Union pour la Démocratie et le Progrès Social Notre Parti du Peuple, Parti de la majorité (2x) UDPS, UDPS, UDPS (2x) vaincra. Tenons bon ! UDPS, UDPS, UDPS (2x) vaincra ! Debout Combattants de l'UDPS, luttons pour la démocratie, la liberté, le pouvoir, qui sont l'émanation du Peuple ».

Malgré les fortes critiques qui sont adressées au parti présidentiel dans le débat public et politique actuel, rappelons que l’UDPS a longtemps été le premier parti d’opposition  politique en RDC. À sa création en 1982, le Zaïre était sous le régime du parti unique (MPR) dirigé par Mobutu Sese Seko. Toute opposition politique était interdite et la liberté d’expression était fortement limitée. L’UDPS devient rapidement le symbole de la lutte pour la démocratie, au prix d’arrestations, d’exils et de persécutions de ses dirigeants. Au départ, l’UDPS se voulait nationale et implantée dans plusieurs régions, rassemblant des figures du Bandundu, du Kongo-Central, de l’Équateur, de l’Est et du Kasaï. Son fondateur, Étienne Tshisekedi, insistait lui-même sur le caractère non tribal du parti. Mais la répression du régime Mobutu qui a été très ciblée sur le Kasaï (dont une partie a fait sécession après l’indépendance) a changé la sociologie du parti. L’étouffement énergétique et minier de la région ont fini par faire de la région un refuge naturel de l’opposition. Sans être planifié, le cœur militant du parti est donc devenu majoritairement kasaïen, ce qui n’est propre ni à ce parti politique ni à la RDC. D’après les Kasaïens, cette logique de punition aurait perduré avec Kabila père (Laurent) et fils (Joseph), qui se sont pourtant largement enrichis et financés avec les diamants du Kasaï (voir aussi la violence avec laquelle le mouvement de Kamuina Nsapu a été réprimé par l’armée congolaise en 2017).

Un des cadres de la fédération que mon fils avait rapidement amadoué (même s’il a fini par casser son téléphone portable) me prêta son bureau pour que j’y réalise les entretiens biographiques de Kasaïens arrivés au cours des dix dernières années à Lubumbashi. J’y passais les heures les plus exaltantes de ce deuxième séjour de terrain. J’y ai notamment interviewé des combattants qui ont risqué leur vie en bravant l’armée congolaise. Lors de manifestations, plusieurs ont vu tomber sous leurs yeux un ami, un frère, une connaissance. John (commerçant, 44 ans) était l’un d’entre eux. Une large cicatrice sillonnait son cou de gauche à droite, victime d’une balle qui lui avait traversé la gorge lors d’une manifestation. Adolescent, il n’avait survécu que grâce à trente-deux points de suture et quinze sachets de sang des combattants qui l’avaient accompagné à l’hôpital. Ses parents l’avaient abandonné à son sort, lassés par son militantisme politique. Depuis, il se disait « combattant de sang », sa famille, c’était l’UDPS. Comme d’autres Kasaïens interrogés, John incarnait une certaine réussite économique. Propriétaire de sa parcelle, il faisait régulièrement la navette entre Mbuji-Mayi, Lubumbashi et d’autres pays de la sous-région où il s’approvisionnait en marchandises. À la fédération, d’autres situations étaient plus précaires. Justine me racontait quant à elle la vie de misère qui était la sienne depuis qu’elle était arrivée dans la province du cuivre. Ancienne cultivatrice, son mari avait décidé de vendre leurs terres et leur parcelle pour « suivre le mouvement » vers les villes de Kolwezi et de Lubumbashi. Creuseur, puis mototaxi, il mourut du choléra quelques jours après l’arrivée en camion de sa femme et de ses enfants de la région de Mbuji-Mayi. Depuis, ils étaient logés chez une cousine et Justine déambulait dans la ville avec une bassine de fruits sur la tête. Le soir, je changeais littéralement d’univers en rejoignant le flamboyant bâtiment Hypnose. Sur place, quand je disais que j’arrivais de l’UDPS, les réactions des travailleurs, sympathisants du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) fondé par Joseph Kabila fusaient :

«  Quoi ? Que des fous et des folles là-bas (…) Ils sont tout le temps là-bas, le soir, le week-end, et très nombreux. En tout cas, tu es très courageuse. Si tu critiques le président là-bas, ils peuvent te gifler très mal ».
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The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

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