Annélie Delescluse est Chargée de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et Postdoctorante au Laboratoire d’anthropologie sociale et culturelle (LASC) de l’Université de Liège.
Dans une série de 4 billets, elle revient sur ses premiers séjours de terrain en RDC. La chercheuse arrive à Lubumbashi pour enquêter sur les migrations kasaïennes vers dans l’ex-province du Katanga, un sujet historiquement sensible ravivé par le contexte politique actuel et marqué par des discours ambivalents, entre admiration et rejet des nouveaux arrivés. Sur le terrain, elle fait face à des difficultés méthodologiques (absence de données chiffrées, soupçons de tribalisme) mais découvre que sa maternité facilite les interactions et l’immersion dans la société locale. Ses rencontres, notamment avec des femmes migrantes, révèlent que la précarité économique, les stéréotypes de genre et les stratégies de survie structurent les trajectoires kasaïennes en ville. Enfin, son immersion dans une fédération de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) met en lumière les récits militants et les parcours de mobilité entre les différentes provinces du pays.
[Part 3] Le genre de l’enquêteuse et des enquêtées
Juillet 2024. Comme je n’ai pas pu faire administrer le vaccin du BCG à mon fils — celui-ci n’étant plus obligatoire en France, où la tuberculose est devenue moins fréquente —, je me rends dans un centre de santé de Lubumbashi. Je suis tirée de ma contemplation des mères et de leurs nouveau-nés, emmitouflés dans de grandes couvertures, par les cris de mon fils, qui se débat avec tant d’énergie que l’infirmière m’explique avoir raté sa piqûre. Bien que le produit ait bien été injecté dans le muscle, elle tient absolument à recommencer, affirmant que la cicatrice ne sera pas assez visible. Apparemment, la petite marque laissée sur l’avant-bras relève presque, ici, du signe de prestige. Nous nous précipitons vers la voiture du docteur qui m’accompagne pour échapper à une deuxième piqûre. J’amène mon fils jouer à Hypnose en espérant qu’il oublie sa matinée. Les employés du restaurant derrière les jeux discutent gentiment avec moi pendant que je surveille le bambin. Zut : aucune trace de gel hydroalcoolique dans ma sacoche banane. Et mon fils qui fait des checks aux shégués (enfants des rues) à travers les grilles… Deux mamans arrivent avec leurs enfants. Après quelques photos prises ensemble, les langues se délient. Grâce, originaire de Kananga, me narre quelques bouts de sa vie. Elle est « maman solo » depuis trois ans. Son mari se serait trouvé une autre femme dans la carrière où il travaille comme creuseur (mineur artisanal) à Kolwezi (capitale de la province du Lualaba). L’autre, Marie, est native du Sud-Kivu. Son mari travaille chez Bralima mais il est impayé depuis des mois. Un employé du restaurant qui connaît les deux femmes s’exclame :
« Écoute bien, ce sont des femmes qui sont mariées à des Kasaïens et qui regrettent. Elles souffrent. Ce sont des plaignantes… je te dis. Elles toutes, elles regrettent d’avoir choisi des Kasaïens, ils sont très méchants. Je les connais, elles ont trop de problèmes. Regarde, elle est encore jeune mais elle a déjà six enfants, c’est trop ».
La fille aînée de Marie nous regarde, je me sens mal qu’elle entende ces paroles. Sa mère n’en a cure : « Ici, les hommes n’ont pas d’autres distractions que de procréer. On va faire comment ? » Un des fils de Grâce demande à sa mère de l’eau. Elle lui répond en criant : « Où je vais encore trouver ça ? » avant de m’interpeller : « Toi, la blanche, paye-nous de l’eau ». Je bredouille. Un instant, j’avais cru m’extraire des logiques de l’extranéité par ma simple condition de mère mais cette phrase me ramène brusquement à la réalité.
À Lubumbashi, les femmes kasaïennes sont souvent stéréotypées : soit elles sont présentées comme des « femmes-victimes » de maris dominateurs et violents (au Congo, les sociétés kasaïennes sont connues pour être les plus dominatrices et patriarcales envers les femmes), soit elles sont présentées comme des « femmes prostituées ». D’après les Katangais, l’arrivée des Kasaïens aurait entraîné une hausse de la prostitution et des maladies sexuellement transmissibles. Nombre de femmes kasaïennes, dit-on, seraient originaires du monde rural et se livreraient à cette activité pour survivre en ville et compléter leurs maigres revenus (impréparation à la migration, tentations de la ville ou ruptures familiales). Les propos des Lushois (habitants de Lubumbashi) à ce sujet ne sont pas tendres. Lors d’un entretien, Xavier (38 ans, cadre d’un parti politique) ira même jusqu’à me dépeindre la prostitution comme une aubaine pour les femmes migrantes. À l’en croire, cette activité permettrait même de s’extraire, fût-ce provisoirement, des espaces surpeuplés où les Kasaïennes résident dans les communes périphériques de la ville.
« Celle qui a la chance d'aller passer la nuit dans un hôtel, c’est un bon moment où elle va se retrouver dans une chambre où il y a de l'eau chaude, où elle peut prendre son déjeuner, dormir dans les conditions humaines, et tout là-bas. Elle se sent plus en sécurité en allant dans un hôtel que chez elle où elle passe la nuit à 20 ou à 15 sur un même lit. Donc elle gagne doublement, non, même triplement ! Il y a le plaisir, l'espace et l'argent ».
Un autre jeune homme m’explique qu’on reconnaît les prostituées kasaïennes au fait qu’elles demandent d’abord à manger à leur client avant de réaliser leur service… Un indice qui, selon lui, révélait leur niveau de pauvreté. Je décide de faire quelques sorties nocturnes pour interviewer une travailleuse de nuit. Un soir, Père Bernard me propose de m’accompagner sur l’Avenue de la Révolution avec son véhicule. Après avoir réussi à m’extraire du lit double dans lequel j’ai endormi mon fils, je me faufile dans la voiture du prêtre qui a troqué son col romain pour un survêtement griffé. Je n’en mène pas large lorsque je l’entends négocier le montant d’un « coup rapide » à 30 000 francs congolais. Julie, une jeune femme d’une vingtaine d’années s’installe à l’arrière du véhicule. Manque de chance, elle est bien kasaïenne (j’espérais l’inverse pour contrer mon assistant de recherche improvisé, convaincu à l’avance de l’identité des travailleuses du sexe). L’entretien se déroule un quart d’heure plus tard dans le presbytère. Orpheline de père et de mère, Julie évoque la nécessité de devoir nourrir sa fille, âgée de trois ans. Dans la parcelle de sa grand-mère, une voisine l’avait initié au métier en lui présentant ses principaux avantages. Pendant la journée, Julie vend des patates douces et du charbon devant le domicile. Elle a bien essayé de trouver une place pour vendre dans un des marchés de la ville de Lubumbashi mais les tracasseries policières l’ont découragée. Ces pratiques indignent Laurent (55 ans, travailleur social) ;
« Les policiers font du zèle, on leur demande de faire en sorte que les commerçants n’envahissent pas les lieux et eux ils leur raflent les marchandises et ils leur demandent même de l’argent. Imaginez cette femme qui rentre chez elle à 21h. Les enfants l’attendent pour manger et elle rentre en pleurant. Ça me ronge le cœur. Ils obéissent à des politiques qui combattent notre Président pour qu’on dise du mal de son mandat. Je me dis finalement, c’est une malédiction. »
Les semaines suivantes, j’interroge des femmes commerçantes au marché Mzee Kabila. Les mieux loties louent un étalage pour vendre leurs marchandises. Tout en bas de la chaîne, les vendeuses ambulantes transportent des bassines de boissons sucrées, des fruits, de la canne à sucre, des cacahuètes ou des frites de patate douce à travers la ville.


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