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Field notes, Français

2ieme post du bloggeur invite Pedro Monaville

Cinéma

En marge de mon travail de terrain à Kinshasa, j’ai eu la chance de collaborer avec Cécile Michel, une amie photographe, à la réalisation d’un film documentaire en lien avec mes recherches sur l’histoire du mouvement étudiant. J’aimerais revenir ici sur cette expérience, et sur les ouvertures qu’elle m’a offertes. La collaboration avec Cécile m’a en effet permis d’approfondir mon sujet de recherche, d’y découvrir d’autres tonalités, et surtout de les exposer au grand air.

Lorsque je repense aux discussions qui nous ont amené à définir le sujet sur lequel nous allions travailler, d’abord de vive voix à Bruxelles, et ensuite par emails pendant les premiers mois de mon séjour à Kinshasa en 2010, je me rends compte à quel point le projet a évolué (il ne reste presque rien de l’exploration, en parallèle, de nos attaches familiales respectives avec le Congo, pourtant peut-être le point de départ de notre collaboration). Cependant, au moins deux points fondamentaux me semblent ne pas avoir bougé : une envie de mettre à nu la mécanique de l’écriture de l’histoire et du travail de mémoire ; et, assez logiquement donc, la volonté de documenter un fait historique au présent. Le projet nous a confrontés plusieurs fois à la question de la mise en scène, du statut même, de l’archive. Cela a donné lieu à des échanges intéressants, qui reflétaient nos sensibilités respectives face à l’image.

Les archives ne constitueront cependant pas la substance du film. Elles furent parfois difficiles à trouver, d’autres fois impossibles à exploiter. Derrière le film, il y a bien davantage un travail avec des artistes peintres, et surtout, un travail d’interviews avec des témoins du mouvement étudiant. Au début de la phase de tournage, et surtout lors de son premier séjour au Congo, j’ai souvent accompagné Cécile lors de la réalisation des entretiens filmés, tous les intervenants du film étant des personnes que j’avais préalablement déjà rencontrées et avec qui j’étais en contact, pour la plupart, depuis 2007. Cette fonction de relais que j’ai pu jouer pour Cécile m’a par ailleurs beaucoup servi pour mon propre projet. La présence de la caméra a en effet dramatisé l’ici et maintenant des processus de remémoration et de témoignage, avec une intensité que la prise de notes ou l’enregistrement audio peinent à égaler.

Le gros des interviews filmées par Cécile porte sur une séquence d’évènements de l’histoire du mouvement étudiant congolais, de la manifestation du 4 juin 1969 (au cours de laquelle l’armée ouvrit le feu et tua plusieurs dizaines d’étudiants) à sa commémoration deux ans plus tard sur le campus de l’Université Lovanium. Cette séquence constitue une pièce maîtresse de mes recherches (j’y consacre deux chapitres de ma thèse). Le 4 juin 1969 est certainement une de ces journées du diaire politique congolais à partir desquelles, à l’instar des 4 janvier, 17 mai, 30 juin ou 24 novembre, il est possible de dérouler des pans entiers de l’histoire du pays. C’est cet exercice que je tente d’opérer dans mon propre travail. A travers le focus plus concentré du projet de documentaire, il s’agissait cependant moins d’évoquer la longue plage d’histoire postcoloniale sur laquelle ouvre le mouvement étudiant congolais de la fin des années soixante que d’exposer le pouvoir d’un événement ; un événement qui attaque sur deux fronts l’homogénéité (toujours imaginaire) du temps historique : d’une part, en condensant, par son surgissement même, différentes histoires et en réorganisant, dans une configuration inédite, un ensemble de contextes ; d’autre part, à travers sa remémoration, en enclenchant des répétitions et en offrant de nouvelles clés de lecture pour le présent.

Le montage intermédiaire du film que nous avons montré à deux reprises à Kinshasa en juillet (à la Halle de la Gombe et au département d’histoire de l’Université de Kinshasa) juxtapose différents dispositifs choisis par Cécile pour évoquer le travail de mémoire et d’histoire autour du 4 juin (notamment à travers la collaboration, filmée à Bruxelles, entre Jean-Claude Mullens et Nola Tekule autour de la réappropriation de photographies d’archives liées aux événements de 1969) avec les témoignages de cinq acteurs du mouvement étudiant. Leurs paroles offrent des évocations de l’ancrage du 4 juin dans le soixante-huit africain, et renvoient aux revendications de démocratie universitaire, de décolonisation de l’enseignement, aux passions politiques de la jeunesse africaine des années soixante, et aux heurts suscités par la militarisation des gouvernements africains à partir de 1965.

Le récit, reconstruit par le montage, de la journée du 4 juin fait ressortir la violence de la répression qui a touché la manifestation, mais il laisse aussi la place à l’évocation des différentes connections historiques qui ont rendu possible l’organisation même de la marche. La répétition, également, est évidente dans le cas du 4 juin : il y a bien entendu, deux ans après la manifestation, la commémoration de la marche par les étudiants de Lovanium et leur protestation contre le deuil impossible de leurs camarades tombés en 1969. Le montage du film que nous avons montré à Kinshasa raconte cette première répétition et ses conséquences (enrôlement forcé de tous les étudiants de Lovanium dans l’armée ; fermeture de l’université et restructuration de l’ensemble du système d’enseignement supérieur ; contrôle politique des milieux étudiants accru).

Par ailleurs, les projections du film à la Halle et à l’Unikin nous ont fait deviner une autre dimension de la répétition du 4 juin, à travers le grand désir d’histoire des gens à qui nous l’avons montré et, peut-être surtout chez les jeunes générations, leur empressement à mettre en résonnances leur vécu avec les combats des années soixante. Dans le même ordre d’idées, Cécile a filmé, en 2010 et en 2011, la réalisation, sur le campus de l’Université de Kinshasa, de deux toiles sur le 4 juin par un peintre populaire kinois, notre ami Sapin Makengele. Ces nombreuses heures de tournage sont surtout riches des réactions des spectateurs improvisés, des petits attroupements mouvants qui se sont formés au fil des jours autour de Sapin et de sa toile : étudiants bien entendus, mais également gardes de la police universitaire, mamans maraîchères, « moineaux » et autres enfants qui semblent maintenant constituer la très grande majorité des habitants du campus et de ses environs.

Les réactions amusées, étonnées, scandalisées, militantes, ahuries, incrédules mais rarement indifférentes qui ont été enregistrées par Cécile sont suscitées par le dispositif lui-même bien entendu, mais également par les explications que Sapin donnait sur la toile en train de se peindre et les bribes de l’histoire du 4 juin qui s’échangeaient entre « spectateurs ». Ces discussions publiques et imprévues constituent un matériau filmique difficile à exploiter, mais riche d’enseignements sur les histoires possibles au présent du 4 juin 1969.

Le tournage du documentaire n’a pas toujours été sans problèmes. Malgré le bon accueil du Recteur de l’Université de Kinshasa, et l’aide de la police universitaire, Cécile et Sapin ont tout de même été un jour arrêtés par quelqu’un qui se présentait comme le Ministre de l’Intérieur du gouvernement des étudiants et par ses hommes, enfermés dans une chambre d’un des homes du plateau, et menacés d’être ligotés. A la RTNC, nos longues démarches pour pouvoir utiliser les archives ont été infructueuses. Et nos tentatives de filmer au sein de la prison de Luzumu, où les « meneurs » du mouvement étudiant avaient été emprisonnés de 1971 à 1973, ont échoué.

Notre périple à la prison, située dans un coin isolé du Bas-Congo, court le risque de renforcer certains clichés sur le fonctionnement de l’Etat au Congo, mais je le raconte ici, parce que c’est aussi le souvenir le plus marquant qu’il me reste du tournage du documentaire. Nous avions obtenu, après plusieurs semaines d’attente, une autorisation signée par le Ministre compétent nous autorisant à nous rendre à la prison, aujourd’hui désaffectée, et à y tourner des images pour le documentaire. Nous étions accompagnés, pour la visite, par trois anciens acteurs du mouvement étudiant, aujourd’hui des personnalités importantes (un ancien porte-parole de la Présidence de la République, un ancien ministre, et le médecin-directeur du plus grand hôpital de Kinshasa), ainsi que par le chauffeur et le garde-du-corps de l’un d’eux. Après nous être perdus plusieurs fois, après avoir dû quitter la voiture faute de route praticable, après avoir marché les dix derniers kilomètres jusque Luzumu sous le soleil de midi, dans les collines déboisées et parfois presque lunaires du pays Ntandu, nous nous étions finalement vu opposer la nullité de notre autorisation par les militaires qui occupaient, à notre surprise, le site de la prison. Pas plus la présence à nos côtés de personnages éminents que leurs coups de fils à des connaissances hautes-placées ne réussirent à faire flancher les militaires, qui nous affirmèrent par ailleurs avoir chassé jusqu’au Ministre même qui avait signé notre autorisation lorsque celui-ci avait voulu se rendre sur le site quelques mois auparavant. Ayant refait les kilomètres à pied dans le sens inverse et repris la voiture, résignés à rentrer à Kinshasa sans avoir filmé la prison, nous sommes encore parvenus à nous embourber, à plusieurs kilomètres de tout village, sur la piste de sable qui devait nous amener jusqu’à la route Matadi-Kinshasa. A la nuit tombée, après plusieurs heures d’immobilisation et quelques tasses de vin de palme achetées à un paysan de passage par là, et après avoir appelé en vain à l’aide le curé du village le plus proche, nous avons renoncé à pousser la voiture et commencé à envisager sérieusement l’hypothèse que nous ne pourrions peut-être pas repartir avant le lendemain matin. Ce sont finalement des jeunes gens du village voisin, peut-être rameutés par le vendeur de vin de palme, qui réussiront à désembourber la voiture. Alors que nous manifestions bruyamment, villageois comme passagers de la voiture, notre excitation face à cette libération et la perspective du départ, l’ancien ministre, au téléphone pour une interview en direct sur une radio nationale, nous demandait en vain de faire moins de bruit derrière lui.

Si tout n’a pas toujours fonctionné sans accrocs lors du tournage du film, nous avons par contre rencontré un grand enthousiasme lors des deux projections semi-publiques du montage provisoire. Je parlais plus tôt d’un désir d’histoire ; il faut aussi y ajouter le désir d’images, de même que l’envie exprimée par beaucoup sur le campus de se lancer eux-mêmes dans des projets similaires de films. Le montage un peu brut que nous avons diffusé au mois de juillet faisait ressortir le côté do-it-yourself du documentaire. J’ai eu l’impression que cela a contribué à rendre plus concret le processus de réalisation d’un film auprès de plusieurs spectateurs. J’espère que le projet de télévision-radio universitaire à l’Unikin, s’il voit le jour, mettra à disposition des étudiants le matériel et les moyens de réaliser leurs propres films.

En attendant les réalisations des étudiants kinois, on peut déjà aller voir Viva Riva, une fiction de Djo Munga, tournée à Kinshasa en Lingala. Le film, déjà diffusé aux Etats-Unis et dans des festivals à travers le monde, a été réalisé avec des moyens autrement plus considérables que celui d’un documentaire DIY. C’est par ailleurs un film d’action, largement déterminé par les règles du genre. Je l’évoque ici néanmoins pour sa construction des personnages, et particulièrement leur inscription dans des tensions intergénérationnelles, qui en fait un film qui parle de la trajectoire collective du pays depuis l’indépendance. Le film distribue à chaque génération ses blâmes et constate le pouvoir corrupteur de l’argent sur la famille, le bon fonctionnement de l’Etat, et même de l’Eglise catholique. En même temps, il présente un éloge à la vie et à l’énergie kinoise hier et aujourd’hui. Film qui évoque l’histoire des cinquante dernières années du pays par la bande, je suis certain qu’il suscitera de nombreuses discussions et débats lorsqu’il sera vu au Congo.

Pedro Monaville, chercheur preparant une these de doctorat en histoire a University of Michigan

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The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

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