//
you're reading...
Field Notes

Enquêter sur les mobilités internes en RDC – Part 2

Annélie Delescluse est Chargée de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et Postdoctorante au Laboratoire d’anthropologie sociale et culturelle (LASC) de l’Université de Liège.

Dans une série de 4 billets, elle revient sur ses premiers séjours de terrain en RDC. La chercheuse arrive à Lubumbashi pour enquêter sur les migrations kasaïennes vers dans l’ex-province du Katanga, un sujet historiquement sensible ravivé par le contexte politique actuel et marqué par des discours ambivalents, entre admiration et rejet des nouveaux arrivés. Sur le terrain, elle fait face à des difficultés méthodologiques (absence de données chiffrées, soupçons de tribalisme) mais découvre que sa maternité facilite les interactions et l’immersion dans la société locale. Ses rencontres, notamment avec des femmes migrantes, révèlent que la précarité économique, les stéréotypes de genre et les stratégies de survie structurent les trajectoires kasaïennes en ville. Enfin, son immersion dans une fédération de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) met en lumière les récits militants et les parcours de mobilité entre les différentes provinces du pays.

[Part 2] Enfant fardeau ou enfant cadeau ?

Le lendemain de mon arrivée, je fais un tour au centre-ville pour me rendre sur la place Moïse Tshombe, le leader de la sécession katangaise (1960-1963). Les motos et les taxis s’arrêtent pour me demander où ils peuvent me conduire, étonnés que je marche à pied comme une touriste (ou une anthropologue en quête d’observation). Si je recueille quelques remarques incongrues de la part des passants (« Toi, tu marches avec l’enfant sous ce soleil accablant ! »), les regards sont plutôt sympathiques et amusés de voir l’enfant en porte-bébé dans mon dos. À quelques pas de la place de la poste, un policier m’interpelle pour me signifier que je suis en état d’arrestation : pour cause, une casquette militaire que je tiens dans ma main droite (j’ai renoncé à la porter car mon fils s’amuse à me la retirer et à la lancer par terre). Son regard trouble et son haleine chargée d’alcool m’incitent à la plus grande courtoisie. Une passante prend ma défense en expliquant que la casquette est à l’enfant et lui glisse un billet de 1000 francs, une solidarité féminine dont je ferai l’expérience à d’autres reprises. En RDC, les civils n’ont pas le droit de porter des tenues de type kaki militaires afin d’éviter la confusion avec les forces armées et l’usurpation de fonctions. Un quart d’heure plus tard, je commets une autre erreur en capturant mon fils devant la statue de Moïse Tshombe alors que seuls les photographes officiels sont autorisés à le faire. Nouveau débat avec un policier. Sur le chemin du retour, un léger découragement m’envahit. Comment faire pour observer quand on est soi-même épié et sans cesse interpelé par les passants et par les enfants des rues de « Maman Muzungu » (blanche en swahili) ? Je suis étonnée qu’on appelle aussi mon fils « muzungu ». « Nous, on le voit blanc », me dit-on. Et pourtant, en France, on le voit « marron ». Étrange condition que celle d’être métisse ! Me voici arrivée devant les grilles du bâtiment Hypnose, une architecture contemporaine avec une façade en verre et en acier qui se voit de loin dans la ville. Mon fils me montre du doigt les tobogans à l’intérieur. Quelques jours plus tard, la gérante du restaurant m’autorise à revenir gratuitement autant que je le souhaite. Ce geste généreux me permettra de soulager ma culpabilité les soirs, lorsque mon fils a enchaîné les épisodes de Petit Ours brun ou fait l’inventaire des bouchons de bière ramassés sur le sol des terrasses où j’ai fait mes entretiens. La gérante a un point de vue bien tranché sur ma « population d’enquête » :

« Les Kasaïens, c’est un véritable fléau (…) Les médias n’en parlent pas car si tu le fais, on te met en prison. Ici, ils voient les buildings, les voitures, la richesse, les millions. Si tu vas au Kasaï, tu vas pleurer. Il n’y a rien. C’est le Président qui leur a donné les trains gratuits pour nous punir. Alors qu’il ne fait absolument rien pour le Kasaï. Avant, Lubumbashi ce n’était pas comme ça. Les Kasaïens sont venus avec les armes, la criminalité a beaucoup augmenté. »

Le lendemain, un Professeur de l’Université de Lubumbashi m’invite à relativiser la submersion migratoire. Selon lui, les Kasaïens font des allers-retours entre les deux régions. De plus, ils ne viennent pas demander un service et sont indépendants puisqu’ils créent eux-mêmes leurs emplois. Il m’encourage à obtenir des estimations chiffrées de ces arrivées en me rendant, entre autres, à la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC). Après la SNCC, je poursuis ma quête de chiffres à la Mairie de Lubumbashi, à la Direction Générale des Migrations (DGM), à la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et à l’Institut National de la Statistique (INS), en vain ! Je n’obtiendrai pas grand-chose : sujet trop sensible me dit-on. Comptabiliser les « venants », ce serait risqué d’être taxé de tribaliste (privilégier ou défendre les intérêts de son ethnie ou de sa communauté d’origine au détriment de l’unité nationale) par le pouvoir central. De plus, les frontières entre les provinces n’existent pas officiellement même si les déplacements sont compliqués car fortement contrôlés. Il faut circuler entre les villes avec des ordres de mission et son passeport, je l’apprendrai à mes dépens en étant retenue par la DGM à Kasumbalesa, à la frontière zambienne. Rappelons que le dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) réalisé à l’échelle nationale date de 1984. Lassée par les discours de « langue de bois » dans les administrations congolaises, je poursuis l’enquête en discutant de façon informelle avec les personnes que je rencontre tous les jours (chauffeurs de taxi, motards, cambistes qui changent les dollars en francs congolais, employés de supermarchés, restaurateurs ou serveurs, fidèles catholiques après les messes).

Au niveau méthodologique, la recherche en famille est-elle forcément un inconvénient ? À première vue, j’en conviens, c’est un obstacle. Qui a envie de se charger d’un tel fardeau ? « J’ai déjà du mal à me gérer moi-même », me disent parfois amis ou collègues en plaisantant. Pour ce premier terrain, en effet, je n’opte pas pour un mode de garde. Durant chaque entretien, il me faut à la fois mener la conversation et prendre des notes tout en jetant des coups d’œil sur le petit qui parfois, disparaît de mon champ de vision. Il s’agit alors de rester concentrée tout en évaluant les risques, notamment pour la bonne poursuite de l’entretien et son enregistrement. Mais comme tous mes interlocuteurs sont parents et que la maternité est fort valorisée localement, c’est aussi un facteur de rapprochement, voire de prestige social. L’enfant peut aussi conférer un rôle à l’interviewé qui, le plus souvent, opte pour une attitude solidaire en cherchant à l’occuper tout en menant la discussion. Adieu les silences gênés ! Dans les lieux où je me sens le moins à l’aise – par exemple, la Direction Générale des Migrations (DGM) – la présence de l’enfant me donne une certaine assurance. Je ne suis pas qu’une « blanche » qui vient poser des questions qui dérangent, je suis aussi une mère que l’on regarde avec bienveillance. Et cela n’a finalement rien à voir avec ses origines (son nom de famille n’est pas inscrit sur son front). « Ah ! Les blanches aussi vous mettent au monde, elles ne pensent pas qu’à leur carrière ! » Mon fils brise, à sa manière, la solitude du terrain. Je lui raconte beaucoup de choses, et lui aussi, se pose des questions. Il ne sait pas encore parler mais je le devine à la façon dont ses yeux brillent en regardant le monde qui l’entoure. Par sa curiosité « naturelle » et son goût d’explorer, l’enfant est lui aussi, une graine de chercheur.

Figure 3 et 4 : 28/08/2024 « Les jeux à Hypnose » (photos prises par l’auteure)

Unknown's avatar

About Congo Research Network

The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

Discussion

Comments are closed.

Archives