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Field Notes

Enquêter sur les mobilités internes en RDC – Part 1

Annélie Delescluse est Chargée de recherches au Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) et Postdoctorante au Laboratoire d’anthropologie sociale et culturelle (LASC) de l’Université de Liège.

Dans une série de 4 billets, elle revient sur ses premiers séjours de terrain en RDC. La chercheuse arrive à Lubumbashi pour enquêter sur les migrations kasaïennes vers dans l’ex-province du Katanga, un sujet historiquement sensible ravivé par le contexte politique actuel et marqué par des discours ambivalents, entre admiration et rejet des nouveaux arrivés. Sur le terrain, elle fait face à des difficultés méthodologiques (absence de données chiffrées, soupçons de tribalisme) mais découvre que sa maternité facilite les interactions et l’immersion dans la société locale. Ses rencontres, notamment avec des femmes migrantes, révèlent que la précarité économique, les stéréotypes de genre et les stratégies de survie structurent les trajectoires kasaïennes en ville. Enfin, son immersion dans une fédération de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS) met en lumière les récits militants et les parcours de mobilité entre les différentes provinces du pays.

[Part 1] Submersion migratoire : perception ou réalité ?

Figure 1 : 30/07/2024 “Buste de P. Lumumba, Lubumbashi” (photo prise par l’auteure)
Figure 2 : 13/08/2024 “Le porte-bébé, l’outil indispensable de la mère-chercheuse” (photo prise par l’auteure)

Le 22 juillet 2024, me voilà embarquée dans un premier avion à destination d’Addis Abeba, puis un second vers Lubumbashi. C’est mon premier séjour en RDC bien que j’ai déjà séjourné dans les pays voisins du géant congolais, le Congo Brazzaville et le Rwanda, et aussi en Afrique de l’Ouest. Mon intérêt pour la RDC s’est construit progressivement depuis 2010, époque durant laquelle je réalisais mes études de premier et de second cycle au Canada.. Il trouve d’abord son origine dans des échanges avec des Kino-Congolais qui m’ont sensibilisée à l’histoire politique et sociale particulièrement mouvementée de leur pays. Il s’est ensuite approfondi à l’occasion d’un stage réalisé au sein d’uneorganisation canadienne de solidarité internationale dans le cadre duquel j’ai mené une campagne universitaire consacrée aux enjeux liés à l’extraction minière et aux « minerais du sang ». Ma thèse de sociologie portait déjà sur des questions de mobilité/migration et d’ethnicité en Afrique, mais mon terrain de recherche avait été réalisé au Maroc et au Sénégal. Je suis impatiente de découvrir le pays. À quelques mois de distance, les images de L’empire du Silence du réalisateur Thierry Michel ne m’inquiètent plus (un bon documentaire, certes, mais centré sur les violences de masse en RDC, notamment au Kasaï). Après tout, je ne vais  pas enquêter sur des violations des droits de l’homme, des massacres de civils et des fosses communes comme Zaida Catalán et Michael Sharp, deux enquêteurs mandatés par le Conseil de sécurité de l’ONU qui ont été abattus en 2017 près de Kananga. Mais je vais quand même enquêter sur un sujet sensible : les migrations kasaïennes dans le « Grand Katanga ». Depuis les années 2000, d’après les médias congolais, les arrivées de ces derniers sont massives – plusieurs milliers d’arrivées par jour – en raison du nouvel essor de l’exploitation minière au Katanga, de la vitalité de son économie mais aussi des problèmes internes du Kasaï (déclin de l’exploitation artisanale du diamant, manque d’investissements publics et privés, pauvreté chronique et insécurité depuis l’insurrection de Kamuina Nsapu en 2017). À Lubumbashi, ce sont les nouveaux arrivés kasaïens qui tiennent l’économie informelle (transport, cambisme, petit commerce). Ils sont aussi nombreux parmi les enfants des rues. Cette hypervisibilité dans l’espace public alimente, chez les « locaux », un sentiment de submersion… Pourquoi le sujet est-il aussi sensible ? Parce que les descendants des Kasaïens qui avaient été amenés par les Belges pour travailler dans l’industrie minière ont été chassés à deux reprises de la province cuprifère : une première fois au moment de la sécession katangaise (1961-1963), et une deuxième fois à la fin du règne de Mobutu, au début des années 1990. Or, depuis l’élection d’un président kasaïen en 2018 et les critiques associées à l’exercice de son pouvoir, les discours anti-kasaïens ont gagné en intensité dans la région. On m’a donc recommandé d’être prudente en abordant le sujet, même si ma position d’outsider m’autorise, en fait, une grande liberté de ton.

Suis-je en fait vraiment une outsider – soit quelqu’un d’extérieur au groupe ? Une phrase d’un collègue de l’Université de Liège me revient en mémoire. Il m’avait dit qu’en RDC, je serais à la fois « juge et partie ». Ce dernier faisait référence à un enfant de vingt-et-un mois que j’amenais de temps à autre sur le campus, fruit de ma relation avec un Congolais né à la fin des années 1980 à Kinshasa. L’enfant porte un nom de famille, qui, je l’apprendrai quelques temps plus tard sur le terrain, est typiquement luba (le groupe ethnique le plus important dans l’espace Kasaï). Pourtant, ce nom est celui d’un beau-père qui n’a aucun lien de sang avec notre fils. La grand-mère maternelle est une Lulua (groupe du Kasaï-Central) née en 1968 à Lubumbashi. Elle vivait à Kananga au moment des refoulements anti-kasaïens et ne m’a jamais parlé de ces évènements que j’ai appris dans la littérature scientifique. Bien que mon fils porte un nom de famille luba, est-ce pour autant mon histoire ? À quel niveau suis-je impliquée ? Y a-t-il conflit d’intérêts ? C’est à cela que je réfléchis en surveillant mon fils qui slalome entre les valises des voyageurs à l’aéroport d’Addis Abeba. La sonnerie de mon alarme m’arrache brusquement à mes réflexions. C’est l’heure de lui faire avaler son comprimé d’antipaludéen. Il faut alors, avec méthode et précision, suivre un rituel bien établi : trouver une lame solide et une surface propre pour briser le comprimé, bien mélanger pour éviter que l’enfant ne recrache la texture (pas trop de débris dans la même cuiller, sinon, le mélange sera jaune fluo et amer, et la compote sera identifiée à vie comme un remède infâme). La famille congolaise, qui n’est pas revenue en RDC depuis vingt ans, me met la pression. Sur WhatsApp, « mémé » m’envoie des articles de presse sur les épidémies de choléra, d’Ebola ou de Mpox qui sévissent dans différents coins du pays.

Le soir de mon arrivée, Bernard, un prêtre qui réside sur le lieu où nous sommes logés me décrit les nouveaux arrivés du Kasaï comme étant courageux (« Ils acceptent des conditions de logement difficiles ») et entreprenants (« Ils viennent parfois à pied, avec un seul balai pour vendre et quelques temps plus tard, ce sont des « messieurs »). Un employé du centre renchérit : « C’est un peuple béni. Ils peuvent arriver un jour avec 1000 francs, deux mois plus tard, il fait venir sa femme et ses enfants. Deux ans plus tard, ils achètent une parcelle. Ils savent vraiment comment garder l’argent ». Les deux hommes évoquent aussi des problèmes d’intégration en raison de comportements « arrogants et villageois ». La majorité des nouveaux arrivants seraient originaires des régions rurales autour de Mbuji-Mayi (3 millions d’habitants, capitale provinciale du Kasaï oriental). Pour ma part, je me demande si ces arrivées sont réellement massives et dans quelles conditions les Kasaïens arrivent dans la région : comment s’insèrent-ils dans la ville de Lubumbashi ? Quels réseaux sont déployés pour se loger, se lancer dans une activité économique ? À quel niveau se jouent les tensions décrites par la presse ? Assiste-t-on réellement à un retour des vieilles rancœurs du passé ? Que se passe-t-il dans les pratiques quotidiennes, soit au-delà des discours des uns et des autres ?

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The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

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