Arno Leclercq est doctorant·e FNRS au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains, à l’Institut de Sociologie, et à TRANSFO (Research Center of Social Change), Université libre de Bruxelles. Iel travaille sur l’histoire disciplinaire de l’anthropologie sociale en Belgique, et plus particulièrement sur la pratique de l’ethnographie au Congo belge et au Ruanda-Urundi entre 1948 et 1970. Ses centres d’intérêt cumulent l’histoire des sciences et de la colonisation, l’épistémologie et l’ethnographie d’archives.
Dans cette série de billets, Arno explore les dynamiques de circulation et de production d’une ethnographie coloniale professionnelle au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Ces quatre textes sont le fruit de réflexions sociohistoriques développées durant sa thèse de doctorat. Iel y invite son lectorat à questionner les rapports qu’entretiennent les jeunes chercheurs avec le « terrain » et l’Afrique centrale.
[Part 4] Rentrer

« Merde pour la censure » (de Heusch 1949, 25 juillet).
Le retour, ou du moins « l’après-terrain » sont un moment charnière pour la socialisation professionnelle des anthropologues.
Dans le contexte foisonnant des années 1950, le retour des anthropologues en métropole nous offre l’occasion d’observer cet écart. La formulation de critiques par rapport aux modes d’organisation de la recherche en anthropologie est particulièrement intéressante à ce sujet. Il est alors intéressant de voir à quel point les anthropologues problématisent eux-mêmes les difficultés rencontrées sur le terrain, comme une narration héroïque légitimant leur expertise.
Veni. Vedi. Vici ? Le retour sur l’expérience ethnographique devient le socle social d’une réputation professionnelle que l’anthropologue cherche à défendre. Y être allé, avoir vu, est aussi important que d’en être revenu. En ce sens, par le biais des rapports de mission, faire état avec précision de ses réussites ethnographiques auprès de la Commission des Sciences de l’Homme participe au « rite de consécration » (Bourdieu 1982 : 58) des anthropologues.
Mais l’après-terrain cristallise aussi les critiques posées par Jacques Maquet et Daniel Biebuyck. Qu’il s’agisse du manque d’information, de matériel, ou de communication avec les autorités locales, la condition précaire de l’anthropologue en situation coloniale devient l’objet d’âpres discussions avec l’IRSAC.
Maquet (1955, 7 juin) se fait par exemple, le porte-parole de l’insuffisance des installations et son impact sur la qualité de vie des chercheurs. Ni Luc de Heusch, ni John Jacobs, ni Jan Vansina ne disposent de bureau, et ne doivent donc travailler chez eux. Pour compenser le manque de locaux, le centre d’Astrida loue alors des maisons, mais ne dispose que d’une salle de taille médiocre pour organiser ses séminaires. À leur retour en Belgique, les anthropologues mandataires de l’IRSAC n’ont toujours pas pu voir la fin des travaux.
Maquet affiche également son mécontentement quant aux directives de l’IRSAC en matière d’études d’acculturation. Il y voit une tentative de restreindre ses activités, et se plaint de la volonté de l’IRSAC de l’attacher à un étroit régionalisme, géographique et disciplinaire, et de le réduire uniquement à « un anthropologue du Ruanda » (ibid.). Lors de voyages aux États-Unis et de séminaires internationaux, il rencontre G. Balandier, et se tourne vers la sociologie. De Heusch souhaite également bifurquer vers la sociologie urbaine, mais l’IRSAC l’en empêche, malgré l’intervention de J. Maquet.
C’est que l’âpreté du terrain d’enquête laisse des séquelles profondes chez de Heusch, et son ami souhaite les lui épargner à nouveau. Il s’exprime ainsi :
« Nous habitons depuis trois jours dans une hutte particulièrement horrible. Notre chambre à coucher ressemble à un cachot. Il suffit que j’imagine que le boy qui exerce la fonction de cuisinier [...] nous donne à manger à travers le grillage d’une porte fermée pour que la terrible angoisse des bagnards s’empare de moi. Colonie pénitentiaire. » (de Heusch 1998 : 95)
Néanmoins, à son retour en Belgique en 1955, de Heusch défend à la hâte sa thèse intitulée « Quelques aspects de la monarchie et du mythe au Ruanda Urundi et dans la civilisation interlacustre du Centre africain ». La perte de la trace de sa thèse suggère qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une grande fierté de la part de de Heusch (Petit 2013 : 17). Mais plus profondément, L. de Heusch garde son expérience de terrain, une certaine amertume et frustration par l’ennui sur le terrain et la découverte de « l’aspect ethnocentrique » des catégories de sciences politiques (de Heusch 1991) auxquelles il est confronté durant les années 1950.
« Tous les mystères tournaient court. Les Hamba de la forêt comme leurs cousins de la savane se situent non loin du degré zéro de l’échelle de la température symbolique du continent africain […] ». (ibid. : 31).
De son côté, D. Biebuyck bénéficie d’une certaine aura auprès de l’IRSAC. S’il se montre assez critique de l’institution, il parvient à assoir son expertise auprès de l’établissement. La Commission des Sciences de l’Homme vante notamment ses compétences linguistiques, et ses talents d’ethnographes. Biebuyck partage avec l’IRSAC ses observations méthodologiques, en abordant longuement les difficultés avec lesquelles il « soutire » des informations à ses enquêtés qui sont promptes à « cacher derrière une fausse honte certaines choses à l’attention des investigateurs » (Biebuyck 1951, 19 août). Il y joint une analyse des relations entre Blancs et Noirs, enquêteurs et enquêtés autour de ce qui serait une « mentalité d’ethnologue qui voudrait tout savoir de façon simplifiée » (ibid.). Il observe à l’inverse que certaines pratiques indigènes, si elles sont prescrites, ne sont pas toujours suivies avec enthousiasme, talent et facilité.
Malgré tout, à mesure que les anthropologues consacrent leur expertise professionnelle, l’IRSAC se montre de plus en plus suspicieuse. Le sursaut de légitimité induit par la consécration post-terrain des anthropologues induit une certaine méfiance quant aux appétits de ces nouveaux experts cherchant à s’affranchir de la tutelle institutionnelle. Biebuyck (1959, 2 mars) témoigne ainsi :
« […] Il m’est impossible d’accepter de mettre tant d’expériences personnelles à la disposition de ces chercheurs pour être traité par après d’imposteur ou d’inconnu, ce qui serait bien ingratement récompenser cette profusion scientifique […] ».
Si l’IRSAC admet qu’il serait contreproductif de « lancer de jeunes gens inexpérimentés dans l’aventure […] en les abandonnant à eux-mêmes » (Campus 1957 : 4), force est de constater que l’institution se méfie de ses nouveaux « mentors » pourtant conçus comme les seuls à même de conduire progressivement les nouvelles recrues « à la maîtrise d’eux-mêmes et de leur science ». La consécration post-terrain n’est donc pas qu’une question de légitimité ou de reconnaissance, elle introduit l’anthropologue au sein du jeu scientifique, où les pairs d’alors font aussi figure de futurs concurrents (Bourdieu 1975).
Biebuyck, Daniel.1951. « Extrait du rapport de M. Biebuyck en date du 19 août ». Dossiers de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC). Fonds Guy Malengreau. Louvain-la-Neuve : Archives de l’Université catholique de Louvain. BE A4006 -FI 036.
———. 1959. « Lettre à destination de G. Malengreau du 2 mars ». Dossiers de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC). Fonds Guy Malengreau. Louvain-la-Neuve : Archives de l’Université catholique de Louvain. BE A4006 -FI 036.
Bourdieu, Pierre. 1975. « La spécificité du champ scientifique et les conditions sociales du progrès de la raison ». Sociologie et sociétés 7 (1), pp. 91-118.
———. 1982. « Les rites comme actes d’institution ». Actes de la Recherche en Sciences Sociales 43, pp. 58-63
Campus, Ferdinand. 1957. La recherche scientifique au Congo Belge. Liège : Université de Liège.
Heusch, Luc de. 1949. Lettre à Nadine et Jean du 25 juillet. Correspondance à destination de Jean Raine et Nadine Bellaigne. Terrain réalisé au Congo et au Rwanda. Enquête ches les Boyo (1949). Archives de Luc de Heusch. Bruxelles : Archives de l’Université Libre de Bruxelles. BE AULB PP 248-3.
———. 1998. Mémoire, mon beau navire: Les vacances d’un ethnologue. Arles : Actes sud.
———. 1991. Cobra en Afrique, édité par Adolphe Nysenholc. Bruxelles : Editions de l’Université de Bruxelles.
Maquet, Jacques. 1955. « Lettre au Directeur de l’IRSAC du 7 juin ». Dossiers de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC). Fonds Guy Malengreau. Louvain-la-Neuve : Archives de l’Université catholique de Louvain. BE A4006 -FI 036.
Petit, Pierre. 2013. « Luc de Heusch et l’ethnographie tetela (1952-1954) ». Journal des africanistes 83 (2), pp. 6-21.
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