Arno Leclercq est doctorant·e FNRS au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains, à l’Institut de Sociologie, et à TRANSFO (Research Center of Social Change), Université libre de Bruxelles. Iel travaille sur l’histoire disciplinaire de l’anthropologie sociale en Belgique, et plus particulièrement sur la pratique de l’ethnographie au Congo belge et au Ruanda-Urundi entre 1948 et 1970. Ses centres d’intérêt cumulent l’histoire des sciences et de la colonisation, l’épistémologie et l’ethnographie d’archives.
Dans cette série de billets, Arno explore les dynamiques de circulation et de production d’une ethnographie coloniale professionnelle au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Ces quatre textes sont le fruit de réflexions sociohistoriques développées durant sa thèse de doctorat. Iel y invite son lectorat à questionner les rapports qu’entretiennent les jeunes chercheurs avec le « terrain » et l’Afrique centrale.
[Part 3] Faire son terrain

Nous y voilà, sur le terrain : cet espace liminal par lequel les anthropologues semblent devoir passer pour se consacrer pleinement à son destin héroïque. Comme un sacerdoce laïque, l’expérience ethnographique se projette dans toute sa mystique et sa difficulté. « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » (de Heusch 1952, 3 novembre). C’est par ces mots que Luc de Heusch entame sa correspondance avec son vieil ami Jean Raine.
En effet, le terrain n’est-il pas simplement un rite de légitimation professionnelle ? Bien sûr, l’anthropologue n’est pas le seul à réaliser un terrain, mais force est de constater à quel point celle-ci s’est débarrassée sur le plan méthodologique de la division sociale du travail entre collecteur et théoricien. Au passage, la pratique du terrain se dote d’une connotation héroïque et sacrificielle. Le terrain héroïque, c’est celui qui se distingue du simple loisir de l’amateur en délimitant un espace géographique dans lequel l’anthropologue doit rester pour une longue durée.
La difficulté, la douleur et le caractère adaptatif de l’expérience ethnographique placent alors l’aspirant anthropologue dans un « ordre mental et social » (Bourdieu 1982 : 58). L’anthropologue aborde ce moment liminal après avoir été dégradé de son ancienne appartenance sociale. Il n’est plus l’homme qu’il pensait être. Sur le terrain colonial, tout est différent. C’est à ce moment que l’anthropologue change et devient quelqu’un d’autre.
« […] field research in anthropology is what the blood of martyrs is to the Church […] » (Kuklick 2011 : 13).
Quelque part, la difficulté du terrain consacre un « droit d’être » (Bourdieu 1982 : 60) et officialise une identité professionnelle distinguant l’expert du simple broussard, du missionnaire ou du voyageur. L’expérience de Daniel Biebuyck témoigne assez bien de cette situation, par la difficulté de son déploiement, et la manière dont il est livré à lui-même. Sa maigre formation le pousse à improviser, et à composer avec la méfiance des autorités locales l’accusant de vouloir ranimer des cultes interdits.
« […] Je dois faire remarquer que le problème du travail en campagne au Congo diffère sérieusement des théories proposées dans certaines apologies faites de notre science en Angleterre et ailleurs. Les situations ont tellement changé, l’esprit des populations s’est si considérablement modifié […] » (Biebuyck 1952, 1er décembre).
Pour Jan Vansina cette question se pose avec acuité autour d’une remise en cause de sa propre présence sur place. Il évoque son inconfort d’être blanc parmi des personnes de couleur, en référence à l’occupation allemande vécue en métropole.
« Was I one of the Wehrmacht in the Congo ? […] In the field the colonial situation influenced everything […] I was involved all the time in negotiating colonial situation. I was blinded by the social anthropology of the day and its emphasis on an atemporal ethnograhic present. I was collecting data by listening to people and observing what they did, as if the passing of the time was affecting neither public climate over time […] » (Vansina 1994 : 26).
De Heusch se confronte une première fois à la réalité du réalité du terrain ethnographique imposé et son lot de déboires en 1949. Déjà alors, il se sent inutile et peine à faire sens de la situation dans laquelle il se trouve :
« […] Je déchante aussi sur la branche d’où, hier je clamais mes victoires ethnographiques : les traits de la déesse s’embrouillent à plaisir. Mon interprète a pâli lorsque j’abordai l’étude des sociétés secrètes ; j’affirmai que je savais tout, que, naturellement, chez eux ces choses n’existaient pas, mais que je voulais savoir ce qu’il en était "ailleurs, dans le temps" chez les voisins. Je récoltai quelques confessions bien maigres à l’arrière-plan desquelles se profile l’Épouvante. […] Sans mon boy et mon interprète, je suis infirme de la parole, coupé du monde des hommes […]. » (de Heusch 1949, 5 octobre).
Entre-temps, malgré sa rencontre avec Marcel Griaule, la situation ne s’avère guère plus simple. En réalité, de Heusch est prisonnier de son « orientalisme africain » (Petit 2013 : 7). Il cherche, en vain, les mêmes cosmogonies surréalistes qu’il découvrait à Paris, pour au final être rattrapé par l’ennui et la frustration d’une Afrique rétive à ses conceptions lyriques.
« […] Mes fiches d’enquête s’éparpillent, mes tristes fiches où chaque mot s’entoure d’une auréole de silence ou de mensonge qui fait pleurer mon cœur d’ethnographe (ces fiches encore, qui sont les passoires à travers lesquelles glisse et s’échappe toute l’eau du cœur […] » (de Heusch 1953, 13 mars).
Les anthropologues doivent aussi se confronter à la maladie, témoignage parmi d’autres de la distance qui les sépare du foyer métropolitain. Vansina est confronté à la malaria, la dysenterie, des filarioses, une fièvre typhoïde, de nombreuses insolations, la gale et une anémie généralisée (Vansina 1994), tandis que l’on suspecte chez de Heusch une pneumonie. Les conditions de travail sont difficiles, et la grogne monte.
« Je demanderais de disposer d’une maison dans un délai le plus bref. Vivant depuis des mois dans une chambre d’hôtel, je suis certes capable d’estimer à sa juste valeur la possession d’un home à soi où le travail n’est pas en fonction des caprices des hôteliers ou continuellement interrompu par l’indiscrétion des boys […] » (Biebuyck 1952, 1er décembre).
Réparti entre 1949 et 1955, la confrontation aux réalités matérielles, psychologiques, politiques et sanitaires de la recherche au Congo et au Ruanda-Urundi apparait comme un moyen pour les anthropologues de se mettre en scène narrativement. L’état de dénuement matériel, le manque de coordination causé par l’éloignement et le déploiement difficile sur le terrain se couplent à la solitude, la maladie, l’isolement, la violence et l’anomie morale. Tous ces éléments ne sont aucunement des coins enfoncés dans la légitimité de l’anthropologie professionnelle. Au contraire, ils participent à l’édification d’un « droit d’être » (Bourdieu 1982 : 60) témoignant d’une confrontation authentique avec le terrain.
Face à cette figure mythifiée de l’anthropologue, l’anthropologue se fait l’antihéros d’une mise en scène auto-légitimant où l’ennui, la banalité et la maladie étoffent une auto-narration. L’aspect livresque des récits héroïques ou antihéroïques offre, en l’occurrence, un aperçu du déplacement des anthropologues dans le champ scientifique, et met en évidence l’orientalisme et la gnose africaine de ces mises en scène.
Biebuyck, Daniel. 1952. « Rapport semestriel couvrant tout l’exercice 1952 du 1ᵉʳ décembre ». Dossiers de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC). Fonds Guy Malengreau. Louvain-la-Neuve : Archives de l’Université catholique de Louvain. BE A4006 -FI 036.
Bourdieu, Pierre. 1982. « Les rites comme actes d’institution ». Actes de la Recherche en Sciences Sociales 43, pp. 58-63.
Heusch, Luc de. 1949. Lettre à Nadine et Jean du 5 octobre. Correspondance à destination de Jean Raine et Nadine Bellaigne. Terrain réalisé au Congo et au Rwanda. Enquête ches les Boyo (1949). Archives de Luc de Heusch. Bruxelles : Archives de l’Université Libre de Bruxelles. BE AULB PP 248-3.
———. 1952. Lettre à Pierre et Micky Alechinsky, Jean Raine et Christian Dotremont du 3 novembre. Correspondance à Pierre et Micky Alechinsky, Jean Raine et Christian Dotremont. Terrain réalisé au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Enquête chez les Tetela-Hamba au Kasaï. Archives de Luc de Heusch. Bruxelles : Archives de l’Université Libre de Bruxelles. BE AULB PP 248-39.
———. 1953. Lettre à Pierre et Micky Alechinsky, Jean Raine et Christian Dotremont du 13 mars. Correspondance à Pierre et Micky Alechinsky, Jean Raine et Christian Dotremont. Terrain réalisé au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Enquête chez les Tetela-Hamba au Kasaï. Archives de Luc de Heusch. Bruxelles : Archives de l’Université Libre de Bruxelles. BE AULB PP 248-39.
Petit, Pierre. 2013. « Luc de Heusch et l’ethnographie tetela (1952-1954) ». Journal des africanistes 83 (2), pp. 6-21.
Kuklick, Henrika. 2011. « Personal Equations: Reflections on the History of Fieldwork, with Special Reference to Sociocultural Anthropology ». Isis 102 (1), pp. 1-33.Vansina, Jan. 1994. Living with Africa. Madison : University of Wisconsin Press.
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