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Field Notes

Devenir ethnographe : faire sa thèse au Congo belge durant les années 1950 – Part 2

Arno Leclercq est doctorant·e FNRS au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains, à l’Institut de Sociologie, et à TRANSFO (Research Center of Social Change), Université libre de Bruxelles. Iel travaille sur l’histoire disciplinaire de l’anthropologie sociale en Belgique, et plus particulièrement sur la pratique de l’ethnographie au Congo belge et au Ruanda-Urundi entre 1948 et 1970. Ses centres d’intérêt cumulent l’histoire des sciences et de la colonisation, l’épistémologie et l’ethnographie d’archives.

Dans cette série de billets, Arno explore les dynamiques de circulation et de production d’une ethnographie coloniale professionnelle au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Ces quatre textes sont le fruit de réflexions sociohistoriques développées durant sa thèse de doctorat. Iel y invite son lectorat à questionner les rapports qu’entretiennent les jeunes chercheurs avec le « terrain » et l’Afrique centrale.

[Part 2] Se former

Figure 2. ARMOIRIE EN-TETE DE L’IRSAC. 1960-1964 © BESTOR.

Nous voilà à l’étape de la formation. Au moment de l’engagement des premiers apprentis-anthropologues belges à l’Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique Centrale (IRSAC), ces derniers n’ont à peu près aucune formation aux méthodes canoniques de l’ethnographie. Pour le dire ainsi : Daniel Biebuyck, Jacques Maquet, Luc de Heusch et Jan Vansina découvrent la discipline, à mesure qu’il s’engage dans une carrière coloniale. 

Ils sont alors médiévistes, philologues, juristes ou historiens. L’ethnologie n’est qu’un cours facultatif, suivi sous la forme de séminaires complémentaires à leur formation initiale. C’est que, depuis le début du XXe siècle, l’anthropologie souffre d’un manque criant de cursus et de formation universitaire (Harroy 1948, 15 avril). L’IRSAC, qui se veut le creuset d’une génération d’anthropologues professionnels, doit se rendre à l’évidence, il faut envoyer ses mandataires à l’étranger, en attendant que les universités du pays se dotent de spécialistes dignes de ce nom.

« it soon became evident after my arrival at the Tervuren museum that […] I was woefully unprepared to leave for Africa barely a month or so later. I had not had any training in anthropology or any of the social sciences, nor did I know much about the ethnography of Congo » (Vansina 2014 : 226)

C’est ainsi que la trajectoire de ces jeunes chercheurs aborde une tournure transimpériale. Profitant de réseaux préalables entre le champ savant belge et des institutions comme l’International African Institute, l’IRSAC est en mesure d’envoyer entre 1949 et 1955, ses mandataires à Londres et Paris, auprès de grands noms de l’époque : Daryll Forde et Marcel Griaule. La School of Oriental and African Studies accueille Maquet, Biebuyck et Vansina. On leur demande de se familiariser avec les méthodes actuelles de l’anthropologie, de la sociologie et de l’économie. De Heusch part quant à lui pour la Sorbonne, préférant l’agitation parisienne au conformisme britannique. 

Durant ce temps de formation, ces jeunes chercheurs socialisent, rencontrent et tissent des liens avec d’autres chercheurs de leur temps. Maquet se lie d’amitié avec Audrey Richards, tandis que Biebuyck rencontre Mary Douglas. Tout au long de leur séjour londonien, ces deux chercheurs accumulent une masse riche et importante d’informations leur permettant de préparer leur projet de recherche, avant de partir au Congo. Maquet et Biebuyck élaborent également leurs premiers articles de synthèse, espérant ainsi formuler de premières hypothèses préalables à leur terrain d’enquête. Ces chercheurs ne se coupent donc pas de la métropole, et organisent les lignes directrices de leurs investigations, suivant le modèle des acculturation studies et des « one kingdome ethnographer » (Maquet 1969 : 4) en vogue du type « one tribe, one style ». Les attentes sont alors démesurées, demandant au jeune J. Maquet de fournir une « description générale de l’ensemble de la culture existante actuelle […] en y incluant les agents importants de changement : missionnaires, administrateurs, commerçants, etc. » (Maquet 1948, 6 novembre). 

Biebuyck est quant à lui balloter entre les attentes floues de l’administration coloniale et de l’IRSAC, qui ne sait pas encore où l’envoyer. Il est une assignée la première fois à la région du Boende, afin de s’inscrire dans une enquête internationale sur la « dénatalité des Mongo », avant d’être réorienté vers l’étude des populations riveraines du centre administratif de Bazyoba (Biebuyck 2001 : 111). Les consignes qui lui sont confiées sont alors assez vagues, se résumant à la demande d’y faire un inventaire des pratiques susceptibles d’être influencées par le « phénomène d’acculturation ». 

De Heusch suit, quant à lui, les enseignements de Griaule à la suite d’une première expédition au Congo belge réalisé sous les auspices du fonds Jacques Cassel. Il fréquente les ateliers du Marais et rencontre Pierre Mabille. En parallèle, il découvre à la Sorbonne les systèmes symboliques dogon qui reflète selon lui « rien de moins que le “discours surréaliste” » (Mottier 2014 : 222). De Heusch fait aussi la connaissance de Mabille et Jean Rouch avant de se tourner vers l’organisation de son terrain ethnographique. Alors qu’il souhaite partir chez les Babuye du Kabambare, il est freiné par l’IRSAC qui décide de le réorienter vers l’Est, entre le Bushiamai et le cinquième parallèle et le Lualaba. La raison invoquée est qu’il empiète sur l’ère d’investigation de Biebuyck. En pleine déception, de Heusch doit se résoudre à réorienter vers ses recherches, et se tourne alors vers les Tetela.

Alors que ces anthropologues construisent leur terrain, l’on se rend compte de l’aspect flou et indéterminé de leur enquête, avant même qu’il soit question de leur déploiement. Pour le dire ainsi, ce que cette séquence souligne, c’est l’absence de lignes directrices claires circonscrivant le terrain. Hormis des parallèles, et des territoires assignés, aucune question de recherche n’est alors réellement formulée, questionnant en réalité la capacité de leur bailleur de fonds à définir des problèmes d’enquête clairs.

Malgré tout, la circulation transimpériale de ces jeunes chercheurs leur permet de s’acclimater aux méthodes et à la vie des grands centres métropolitains qu’il fréquente. Si le terrain qui se profile parait flou et incertain, se contentant de lignes directrices formulées par le paradigme des acculturation studies dans les colonies, l’on pourrait suggérer que ce soit plutôt eux qui se soient acculturés aux métropoles impériales.


Biebuyck, Daniel. 2001. « Olbrechts and the Begining of Professionnal Anthropology in Belgium ». In Frans M. Olbrechts 1899-1958: in Search of Art in Africa, édité par Constantine Petridis. Anvers : Etnografisch Museum Antwerpen, pp. 102-114.

Harroy, Jean-Paul. 1948. « Conclusions de la 1ère séance du 15 avril ». Fonds de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale. Tervuren : Africa Museum. HA.02.0008.10.

Maquet, Jacques. 1948. « Lettre (à Louis van den Berghe ?) du 6 novembre ». Dossiers de l’Institut pour la recherche scientifique en Afrique centrale (IRSAC). Fonds Guy Malengreau. Louvain-la-Neuve : Archives de l’Université catholique de Louvain. BE A4006 -FI 036.

———. 1969. « The cultural units of Africa ». In Man in Africa, par Mary Douglas et Phyllis M. Kaberry. Routledge, pp. 3-16.

Mottier, Damien. 2014. « L’œuvre en double de Luc de Heusch ». Gradhiva. Revue d’anthropologie et d’histoire des arts 20, pp. 218-240.Vansina, Jan. 2014. Through the Day, through the Night: A Flemish Belgian Boyhood and World War. Madison : University of Wisconsin Press.

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The Congo Research Network (CRN) is a community of researchers working on DR Congo and its diaspora across the Humanities

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