Arno Leclercq est doctorant·e FNRS au Laboratoire d’Anthropologie des Mondes Contemporains, à l’Institut de Sociologie, et à TRANSFO (Research Center of Social Change), Université libre de Bruxelles. Iel travaille sur l’histoire disciplinaire de l’anthropologie sociale en Belgique, et plus particulièrement sur la pratique de l’ethnographie au Congo belge et au Ruanda-Urundi entre 1948 et 1970. Ses centres d’intérêt cumulent l’histoire des sciences et de la colonisation, l’épistémologie et l’ethnographie d’archives.
Dans cette série de billets, Arno explore les dynamiques de circulation et de production d’une ethnographie coloniale professionnelle au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Ces quatre textes sont le fruit de réflexions sociohistoriques développées durant sa thèse de doctorat. Iel y invite son lectorat à questionner les rapports qu’entretiennent les jeunes chercheurs avec le « terrain » et l’Afrique centrale.
[Part 1] Partir ?

Partir, s’en aller, dégager, prendre le large, s’éloigner (« to move away ») : voici des expression qui semblent assez bien se rattacher à la tentation ethnologique décrite par Georges Lenclud (1996 : 9). Car, outre la seule dimension méthodologique de l’observation participante réalisée « au loin », l’ouverture vers « l’ailleurs » caractérise historiquement l’anthropologie.
Avant même que la discipline ne se dote d’une méthode ou d’un objet, l’anthropologie est (é)prise par « l’autre ». Où le pense-t-on ? De fait, la « tentation ethnologique » nous renseigne plus sur celui qui en est à l’origine, que sur la personne qui en est la cible.
Pourquoi partons-nous ? Voilà la question que j’aimerais aborder dans ce premier billet. Car plus qu’une destination, le Congo renvoie à des univers politiques, religieux, scientifiques et artistiques qui structurent les volontés de savoirs occidentales.
Certes, partir : mais pour aller où ? « nulle part » (« nowhere ») dirait Robert Deliège (2006). En effet, outre la destination, le lointain, sous toutes ses formes, coalise des considérations morales, esthétiques, économiques et politiques qui structurent notre rapport au terrain. Edward Saïd (1978) et Valentin-Yves Mudimbe (2021) exposent assez bien l’influence des récits religieux, coloniaux et artistiques sur la manière dont les entreprises de savoir européens conçoivent une gnose sur l’Afrique et l’Orient. Le Congo, le Rwanda et le Burundi n’échappent pas à ces constructions, et par ailleurs les rassemblent. Du « mythe hamite », aux origines pharaoniques des tutsi, en passant par la quête du « matriarcat originel », de la « mystique bantoue » ou des formes « d’humanité primitive pygmée », l’Afrique des Grands Lacs inspire les imaginaires orientalistes et africanistes des lettrés métropolitains.
Le Congo comme « tombeau de l’homme blanc » côtoie ainsi le récit d’une Afrique terra icognita, terre d’opportunité économique, mais aussi scientifique (Poncelet 2008 :121). Lorsqu’entre 1948 et 1952, Jacques Maquet, Daniel Biebuyck, Luc de Heusch et Jan Vansina intègrent l’Institut pour la Recherche Scientifique en Afrique Centrale (IRSAC), ces considérations se superposent au besoin de quitter la Belgique, du fait du manque d’opportunité académique et financière. Rejoindre le « cœur sanglant de l’Afrique » (de Heusch 1949, 24 juillet), c’est s’embarquer dans une aventure romanesque mise en tension par ses dangers et ses mirages.
C’est que le Congo belge et le Ruanda-Urundi offrent aux anthropologues des moyens d’échapper aux conditions métropolitaines d’après-guerre. Il y a la précarité économique, certes, mais aussi un besoin d’autre chose. S’en aller, c’est se soustraire à sa condition métropolitaine et la questionner sur les plans politiques et artistiques. Deux positions sociales me semblent particulièrement intéressantes à exposer.
La première nous renvoie aux mémoires de Vansina (1994 ; 2014), dans lesquels il aborde assez largement son besoin de fuir la réalité d’une Belgique en proie à « l’anti-flamingantisme » et aux règlements de comptes suivant l’occupation allemande, alors qu’il aspire à laisser libre cours à son intérêt pour la poésie et les arts flamands. Comme le soulignent d’ailleurs Nancy Hunt (2007), Marc Poncelet (2008) et Renaat Devisch (2012), il ne faut pas sous-estimer l’homologie de l’engagement romantique et expressionniste de savant-ethnologues flamands comme Frans Olbrechts, Gaston van Bulck ou Gustaaf Hulstaert avec leur intérêt pour les arts des « peuples dominés ». Ainsi, derrière la tentation ethnologique de Vansina se trouve une propension à considérer le folklore et les langues comme les voies par lesquelles le savant fait émerger l’âme des peuples « the soul of the people » (Vansina 2014 : 229).
La seconde nous propulse vers un mouvement artistique et politique qui me semble particulièrement intéressant, par sa critique radicale de la société belge : le surréalisme. Au delà de ses différences avec le romantisme flamand, l’un de ses représentants belges, L. de Heusch, illustre pleinement cette critique par son rôle dans le mouvement puissant bien qu’éphémère : COpenhague-BRuxelles-Amsterdam (COBRA).
De Heusch, né « de Heusch de la Zangrie », grandie dans un environnement traditionnel relativement coupé du monde. Son enfance est marquée par la guerre, et l’ennui. Il se rêve aventurier ou militaire, avant de rencontrer Jean Raine avec qui il se rapproche du surréalisme révolutionnaire afin d’échapper à la « chape d’ignorance imposée par la guerre aux adolescents » (de Heusch 1991 : 7).
« Nous avions dix-huit ans et le surréalisme était pour nous la seule source de lumière lointaine après la grande nuit de l’occupation Nazie. » (de Heusch 1998 : 35).
Il rencontre Pierre Alechinski et André Breton alors qu’il « sort de l’enfance » et se fascine pour le merveilleux alors qu’il rencontre Pierre Mabille « l’anthropologue des groupes surréalistes » (Mottier 2014). Le surréalisme devient pour L. de Heusch le moyen de « fuir une Europe devenue démente » et s’initie à l’ethnologie auprès de Georges Smets. Le mouvement surréaliste rassemble pour de Heusch une critique féroce de la modernité industrielle à laquelle participent de nombreux ethnologues. L’objectif est alors de désapprendre les normes esthétiques occidentales en guise de protestation contre la modernité industrielle, vectrice des destructions causées par la Grande Guerre (Debaene 2002 ; Leclercq 2007).
De Heusch voit donc dans le surréalisme les conditions d’une subversion contre l’ordre ancien, et le décentrement africaniste une ouverture vers un autre monde. C’est pourquoi, avec l’appui de son maître, le jeune homme décide de partir, à l’issue de sa licence, pour la région des Grands Lacs, à la quête du « matriarcat primitif ». Il poursuit ainsi l’intérêt d’autres anthropologues avant lui, dont H. Lavachery avec l’idée intime que l’art en Afrique est ce terrain d’investigation par lequel « l’ancien et le nouveau se mêlent dans un fracas grandissant d’une civilisation mécanique » (Lavachery 1969 : 269).
Ce billet expose ainsi deux anthropologies prenant pour objet l’Afrique au travers de grandes tendances artistiques qui se complètent et s’opposent. Une anthropologie flamande romantique et une anthropologie francophone libérale articulent toutes deux une critique de la société belge, justifiant le départ d’une « tentation ethnologique ». L’essence même de la question « pourquoi part-on ? » renvoie donc l’anthropologue à un questionnement plus profond sur la « pour qui part-on ? », et la manière dont ce goût du voyage structure un regard de l’Occident sur lui-même, et moins sur le Congo pour lui-même.
Debaene, Vincent. 2002. « Les surréalistes et le musée d’ethnographie ». Labyrinthe 12, pp. 71-94.
Deliège, Robert. 2006. Voyage à nowhere : Itinerrances orientales 1973. Louvain-la-Neuve : Téraèdre.
Devisch, René. 2012. « Convertir la différence au Congo : Le missionnaire belge masculin ». In Du missionnaire à l’anthropologue. Enquête sur une longue tradition en compagnie de Michael Singleton, édité par Frédéric Laugrand et Olivier Servais. Paris : Karthala.
Heusch, Luc de. 1949. Lettre à Nadine et Jean du 24 juillet. Correspondance à destination de Jean Raine et Nadine Bellaigne. Terrain réalisé au Congo et au Rwanda. Enquête ches les Boyo (1949). Archives de Luc de Heusch. Bruxelles : Archives de l’Université Libre de Bruxelles. BE AULB PP 248-3.
———. 1998. Mémoire, mon beau navire: Les vacances d’un ethnologue. Arles : Actes sud.
———. 1991. Cobra en Afrique, édité par Adolphe Nysenholc. Bruxelles : Editions de l’Université de Bruxelles.
Hunt, Nancy. 2007. « Colonial Medical Anthropology and the Making of the Central African Infertility Belt ». In Ordering Africa: Anthropology, European Imperialism, and the Politics of Knowledge, édité par Helen Tilley et Robert Gordon. Manchester : Manchester University Press, pp. 252-284.
Lavachery, Henri. 1969. « L’Art moderne ou la Nature contestée ». Bulletins de l’Académie Royale de Belgique 51, pp. 269-289.
Leclercq, Sophie. 2007. « L’appropriation surréaliste de « l’art sauvage » dans l’entre-deux-guerres : l’objet surréaliste contre l’objet colonial ». Histoire de l’art 60, pp. 137-148.
Lenclud, Gérard. 1996. « Le grand partage ou la tentation ethnologique ». In Vers une ethnologie du présent, édité par Gérard Althabe et Daniel Fabre. Ethnologie de la France. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, pp. 9-37.
Mudimbe, Valentin-Yves. 2021. L’invention de l’Afrique. Paris : Présence Africaine.
Poncelet, Marc. 2008. L’invention des sciences coloniales belges. Paris : Karthala.
Said, Edward W. 1978. Orientalism. Londres : Penguin Classics.
Vansina, Jan. 1994. Living with Africa. Madison : University of Wisconsin Press.
———. 2014. Through the Day, through the Night: A Flemish Belgian Boyhood and World War. Madison : University of Wisconsin Press.
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